Nuit noire

Je suis née en 1853 … Le troisième jour de janvier … à Jeanerette. J’avais sept ans … quand on a été libérés. Je travaillais, je portais des canes à sucre, je ne pouvais transporter que cinq tiges à la fois … Ils avaient des sangles et un fouet, et il valait mieux qu’ils ne vous surprennent pas à prier Dieu … On ne peut pas prier, encore moins lire et écrire. Ils ont ramené mon grand-père d’Afrique … Ils l’ont volé là-bas et ma mère est née à la Nouvelle-Ibérie. – Carlyle Stewart

Voilà le texte qui accompagnait le badge qu’on nous a distribué dès notre entrée à Whitney Plantation. Lors de mon premier voyage en Louisiane, j’avais visité plusieurs plantations, mais toutes étaient dédiées à la gloire des maîtres blancs (Oak Alley, Houmas House, Magnolia Mound, The Myrtles ainsi que Dunleith, au Mississippi) et aucune ne parlait de la vie des esclaves noirs sur leurs terres. Il y avait bien une sorte de mémorial à Oak Alley, mais celui-ci n’était pas inclus dans la visite guidée et se trouvait à l’écart de la demeure principale, autant dire loin des sentiers foulés par les pieds des touristes trop pressés d’enchaîner la découverte des imposantes habitations qui se succèdent le long du Mississippi. Alors, quand nous sommes arrivés à Whitney Plantation et que nous avons reçu ce morceau d’histoire d’une enfant esclave, je me suis dit “Enfin !”. Cela fait seulement deux ans que cette plantation a été ouverte (en décembre 2014) grâce à la volonté d’un homme, John Cummings. C’est lui qui, en 1999, a racheté la demeure et y a travaillé près de quinze ans pour offrir ce musée exceptionnel qui rend hommage aux victimes de l’esclavage.
La visite commence par une courte vidéo, que l’on visionne dans une petite église, don symbolique de la paroisse Saint-James, puisqu’elle représente la première église construite dans les environs après la Guerre de Sécession, et où se réunissaient les anciens esclaves de la région. À l’intérieur, des petites statues en bois incarnent les derniers visages de la plantation : ceux des enfants esclaves.

La guide nous emmène ensuite directement vers les différents mémoriaux qu’abrite le site. Le premier, c’est le Mur d’honneur, où l’on découvre le prénom, l’âge et l’origine de tous les êtres humains qui ont servi comme esclaves dans la plantation, soit environ 350 personnes. La plupart n’ont pas de nom de famille, à l’exception de certains mulâtres (nés d’un parent noir et d’un autre blanc). C’est le cas de Victor Theophile Haydel, qui porte ni plus ni moins le même nom de famille que les premiers propriétaires de la plantation. À l’époque, les maîtres avaient tous les droits sur leurs esclaves, et celui d’abuser de leurs corps n’en était pas un dont ils se privaient…

Je me souviens comment mon maître avait l’habitude de venir chercher ma sœur, de lui faire prendre un bain et peigner les cheveux et de la prendre dans sa chambre toute la nuit. Puis, il avait le culot de repasser le lendemain et de lui demander comment elle se sentait. Il portait un grand chapeau de paille, un pantalon en coton et des chaussures rouges. C’est la raison pour laquelle il y a tant d’enfants nègres mulâtres aujourd’hui. – Julia Woodrich

Nous nous dirigeons ensuite vers les Allées Gwendolyn Midlo Hall, où ce sont quelque 107000 noms qui apparaissent, soit le nom de tous les esclaves de Louisiane recensés par Gwendolyn Midlo Hall. Les listes de noms sont régulièrement entrecoupées d’anecdotes sur les conditions de vie des esclaves. On y apprend par exemple que l’on choisissait les esclaves les plus vaillants et les plus costauds et qu’on les obligeait à se reproduire avec de jeunes femmes esclaves pour perpétuer une lignée de bons travailleurs…

Les gens mouraient les uns après les autres et les cercueils formaient des piles aussi hautes qu’une maison. Ils les enterraient dans des tranchées et, plus tard, ils creusaient des tombes et les y enterraient. Quand ils devaient regarder à l’intérieur des cercueils, ils découvraient que certains s’étaient retournés, que d’autres s’étaient arraché les yeux et d’autres encore avaient rongé leurs mains. Ils avaient été enterrés vivants ! – Lizzie Barnett

Puis, nous pénétrons dans le Champ des Anges où, autour d’un ange noir emportant un bébé au paradis, s’égrènent les noms de 2200 petits êtres nés esclaves en Louisiane et décédés avant l’âge de trois ans.

Tandis que notre regard se perd dans ces listes infinies de noms, la guide nous parle alors d’un autre mémorial qui sera inauguré d’ici quelques mois. Celui-ci sera dédié aux victimes de la Révolte de la Nouvelle-Orléans qui eut lieu en janvier 1811 : au moins 125 esclaves quittèrent leurs plantations et marchèrent sur la Nouvelle Orléans. Après deux jours, le mouvement de révolte fut réprimé par les milices, et environ 95 esclaves furent tués, certains pendant le combat, d’autres après les simulacres de procès qui s’ensuivirent. En guise d’avertissement envers les autres esclaves, des dizaines de rebelles furent décapités, et leurs têtes furent plantées sur des fourches placées le long de la route qui borde le Mississippi jusqu’à Jackson Square, dans le Quartier français de la Nouvelle-Orléans.
Décontenancé, notre groupe suit la guide dans un silence quasi total, rompu par l’une ou l’autre question qui brûle les lèvres des visiteurs. Nous arrivons ensuite devant le quartier des esclaves avec, d’abord, sa prison – enfin, pas tout à fait : cette prison vient d’une autre plantation, mais elle aurait très bien pu se retrouver ici, à Whitney. Une prison faite de tôles en métal qu’aucune ombre ne protège du soleil brûlant de Louisiane où l’on enfermait les esclaves pour le seul motif que … Non, en fait, il n’y avait pas besoin de motif : les maîtres avaient le droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Ces hommes et ces femmes pouvaient rester emprisonnés des jours dans la chaleur cuisante de cette cage de fer, dans l’attente d’un jugement sommaire et inhumain. Cette prison n’est en fait qu’un symbole : celui des nombreuses tortures qui sévissaient dans les plantations. Combien d’échines ne se sont pas courbées sous les coups de ceintures ? Combien de chairs n’ont pas été lacérées sous ceux des fouets ? Combien de vies ont été volées sous les coups des fusils ?
Nous arrivons alors devant les cabines des esclaves, de modestes chalets en bois rectangulaires habillés de quelques meubles sommaires (comptez un unique lit par famille). Ces habitations de fortune ont servi jusqu’au milieu des années 1970, c’est-à-dire bien après la fin de la Guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage de 1865. Parce que, quand ils ont été libérés de l’esclavage, ces gens n’avaient simplement rien. Bien souvent, la seule compétence qu’ils avaient était celle de travailler dans les champs (les planteurs leur interdisaient même de lire et d’écrire). Alors, ils sont revenus proposer leurs services sur les terres auxquelles ils avaient été enchaînés pendant des années. En échange, ils recevaient des coupons avec lesquels ils pouvaient acheter des denrées et des biens de première nécessité disponibles uniquement au magasin de la propriété. Le sharecropping (ou partage des récoltes, qu’on appelle en français “métayage”) devenait en fait une forme d’esclavage déguisé, et toléré jusqu’à la cessation des activités de la plantation, en 1975.

Finalement, la guide nous emmène vers la bâtisse imposante qu’occupèrent les différentes familles de planteurs qui se sont succédé à Whitney. On passe alors devant la cuisine extérieure, certainement la plus vieille de Louisiane, où, de l’aube au crépuscule, les femmes esclaves concoctaient les plats de leurs maîtres dans la chaleur étouffante de l’énorme feu ouvert. Vient ensuite la visite de la demeure, qui contraste avec le faste habituel que revêtent ses rivales. La guide ne s’y attarde pas, si ce n’est pour rappeler le travail harassant des esclaves domestiques. La visite s’achève sur cette courte parenthèse sur la vie des maîtres des lieux, mais ce n’est pas ce que nous retiendrons. Ce que nous avons vu à Whitney Plantation, c’est toute la cruauté qui y régnait, ce sont toutes les âmes meurtries qui y ont vécu, ce sont toutes ces vies qui ont été volées.

John Cummings l’avoue lui-même, son mémorial est “dérangeant. Mais”, ajoute-t-il, “vous savez quoi ? Cela a eu lieu !” Et il a évidemment toute sa place dans ce pays où il est de coutume d’oublier tout mauvais souvenir de son histoire, et de ne garder en mémoire que les événements au dénouement heureux…

***

Après cette incursion dans la vie des esclaves, nous nous sommes rendus à Laura Plantation qui, avant l’apparition du mémorial de Whitney, était celle qui parlait le plus de leurs conditions. La plantation est dite créole, qu’il faut comprendre dans le premier sens du terme, c’est-à-dire que la famille est de race blanche, d’ascendance européenne, mais née dans la nouvelle colonie. Le début de la visite commence par la maison des maîtres, une superbe demeure aux mille couleurs entourée de chênes multicentenaires. Les premiers planteurs, les Duparc, étaient réputés pour leur brutalité envers leurs esclaves, mais leurs enfants étaient plus cruels encore. La grand-mère de Laura, Elisabeth, n’hésitait d’ailleurs pas à punir ses esclaves dans l’arrière-cour pour que toute la maisonnée puisse apprendre comment traiter sa propriété. Enfant, Laura avait été fortement affectée par un événement : quand elle découvrit qu’un esclave portait sur le front les initiales VDP, marquées au fer rouge “comme du simple bétail” après qu’il avait essayé de s’enfuir. Elle avait un côté un peu trop humain qui l’empêchait de diriger la plantation dont elle avait hérité, et décida donc de la vendre en 1891 à la famille Waguesparck. Près d’un siècle s’écoula alors avant que la plantation ne cesse définitivement ses activités en 1984. Pourtant, notre guide ne fait aucune mention de ces années, préférant certainement s’arrêter à la prise de conscience de Laura Locoul qui, bien que l’on fût en 1891, ne libéra pourtant pas les esclaves de la propriété…

Nous sortons alors dans le jardin et nous suivons notre guide jusqu’à une petite cabane où l’on découvre un Registre des esclaves de l’habitation Duparc datant de 1808. Listés par items – donc en tant qu’objets – le registre (tenu en français) reprend le prénom, l’âge, la qualification et la valeur marchande de chacun d’entre eux et nous laisse mesurer combien ces hommes et ces femmes étaient alors considérés uniquement comme de simples têtes de bétail. La visite se termine dans une cabine d’esclave, où l’on peut voir une autre liste affichée : celle de la paie (infime) accordée aux Noirs après l’abolition de l’esclavage en 1865.

Après la visite de Whitney, Laura Plantation est quelque peu trop édulcorée à mon goût, mais ayant visité d’autres plantations où l’on ne faisait même pas mention des conditions de vie des esclaves, Laura a au moins le mérite d’y consacrer un tiers de la visite. Il n’empêche qu’il reste très intéressant de visiter les autres plantations, ne fût-ce que pour se rendre compte à quel point cette partie sombre de l’histoire des États-Unis y est presque totalement occultée.

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3 Comments Add yours

    1. Curieuse grignoteuse says:

      Merci pour le partage

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  1. Daddy says:

    Très bon article !
    Un autre vollet sombre de l’histoire des États-Unis est évidemment celle du sort des amérindiens. À ce sujet j’ai eu l’occasion de visiter 2 musées intéressants qui rétablissent une certaine vérité: le Natchez Visitor Center dont une salle relate l’extermination du peuple autochtone Natchez, et l’excellent Capitol Park Museum de Baton-Rouge, une étape quasi indispensable pour mieux comprendre toutes les facettes de la Louisiane.

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